La Dissolution

La dissolution est la sixième et dernière branche du “grand incendie de Londres”, grand œuvre de l’écrivain français contemporain qui m’est le plus cher.

Jacques Roubaud est une personnalité singulière. Il a consacré sa vie à l’étude et à la production de Poésie, qu’il compose uniquement en marchant, sans prise de note, gardant en mémoire les vers jusqu’à pouvoir les coucher sur le papier. Mathématicien et Oulipien, il est un maitre des structures, des constructions complexes dont le “grand incendie de Londres” est une cathédrale : truffé de contraintes stylistiques, linguistiques et mathématiques qui s’appliquent sur le fond et la forme du texte comme sur le mode de vie de l’écrivain, il s’oblige par exemple à ne travailler sur le “grand incendie de Londres” qu’un nombre de jours par semaine équivalent à un nombre de Queneau ; il peut décider de passer la dernière semaine de l’an 2000 sans sortir de chez lui, en se nourrissant des pâtes dont il a fait provision, comme ça, juste pour le plaisir de profiter des derniers jours du XXeme siècle en lisant un livre de cartes postales anciennes. Il arrive à nous faire deviner ce que peut être la profondeur de la littérature, de la poésie, des mathématiques en organisant ses connaissances et son ressenti dans un récit en “branches avec insertions” reflet de sa vie et de ses efforts.

Ce livre ne constitue que la première partie de la dernière branche. Au fur et à mesure de sa rédaction, il a été lu par l’auteur en plusieurs séances devant un auditoire de l’INALCO dans le cadre de ce que Roubaud a appelé ses “bavardages” sur la poétique qu’il prodigue depuis plusieurs années et qui arrivent cette année à leur terme, l’auteur prenant sa retraite. Il parle donc de poésie, de ses difficultés à préparer ses bavardages à la fois dits et devant s’insérer dans le récit général, de ses démêlées avec ses ordinateurs et son imprimante, et de sa mémoire faiblissante.

Il dévoile certaines des contraintes utilisées pour la rédaction du “grand incendie de Londres”, on apprend qu’il utilisait les images mentales de ses deux mains comme support de mémoire des moments de prose de la branche 2 : la main gauche servait à mémoriser le dernier moment prose rédigé et la droite à composer le prochain. Il raconte comment il utilisa le même principe pour composer Quelque Chose Noir, son recueil de poésies composé comme un deuil après la mort de sa jeune femme, et signale une différence troublante : le rôle du support de mémoire fût joué non plus par ses mains mais par le corps de sa compagne. Il nous apprend à dompter les démons avec le style Rakki Tai, un des dix styles japonais traditionnels que Jacques Roubaud s’est réapproprié et qui constituent eux aussi des ingrédients essentiels des contraintes du grand incendie.

La forme du récit : des paragraphes et sous paragraphes et sous sous paragraphes imbriqués les uns dans les autres, numérotés et imprimés de couleurs différentes pour que le lecteur puisse s’y retrouver et l’auteur s’y amuser et multiplier les digressions. Il abrite une œuvre touffue, auto-référentielle parsemée d’épiphanies, et pourtant structurée au delà de l’exagération par les contraintes ; didactique mais divertissante ; rigide, mathématique mais émouvante ; d’écriture classique mais profondément originale.

Le livre se clôt à la fin des bavardages. Il faut prier pour que la seconde partie paraisse un jour, s’il elle a été écrite, au vu des difficultés qu’à eues Jacques Roubaud pour publier la première : changement d’éditeur et distribution quasi inexistante.

Promenade dans le vieux Bordeaux

Temps lourd, humide. Je marche fatigué entre la place St Michel et le conservatoire.

Des appartements qui se désagrègent sous l’œuvre du temps et de l’humidité du quartier ; les pierres abîmées, écroulées, les volets éventrés au bois gonflé et sombre, forment de complexes structures qui font écho à l’église Saint-Michel, à son clocher dentelé, à ses jeux de lumières et d’ombres.

Des fenêtres sont bordées de chats. J’ose un coup d’œil à travers l’une d’entre elles. Dans une pièce sombre, entre une paire d’autres chats, une vielle femme vêtue d’une blouse surannée me tourne le dos, elle s’éloigne de mon regard au ralenti.

De vielles rues conservent leurs noms anciens gravés dans la pierre. On a placé à côté une plaque moderne avec leur nouveau nom, qui n’est parfois que l’orthographe rectifiée de l’ancien (on aurait retrouvé je ne sais où le véritable nom du personnage concerné ?).

Ce n’est pas clair. Par exemple pour la rue Carbouneau, renommée Carbonneau, Le Nouveau Viographe de Bordeaux de Robert Coustet indique trois autres noms :

Carbonneau, rue (1311)

Dans les textes médiévaux, cette voie est dite rua Carbonelh, rua Carbonelli, rua Adam Carboneu. À l’évidence, cet Adam Carbonneau est un habitant de la rue, peut-être charbonnier.

Marelle de Julio Cortàzar

Marelle est un livre de près de 600 pages composé de petits chapitres qui pourraient presque se lire indépendamment les uns des autres. L’auteur propose deux méthode pour lire son livre. La première est une lecture classique des 56 premiers chapitres dans l’ordre; la seconde consiste en un enchaînement prédéterminé de l’ensemble des textes qu’il faut parcourir comme suivant un fil d’Ariane en faisant d’incessant allers et retours. Cette dernière façon de mener la lecture fait alterner narration classique, réflexions philosophiques, citations et expérimentations littéraires.

Horacio Oliveira fait partie d’une petite bande d’Argentins menant une vie de bohème à Paris à la fin des années 50, il vit avec la Sibylle qui le fascine par sa capacité à voir spontanément la poésie dans la vie de tous les jours alors que lui a besoin de discussions sans fin avec Gregoriovus, intellectuel Roumain intégré dans la bande et de méditations sur lui et les autres. Questionnements sans fin sur l’art (la peinture, le jazz, la littérature), la vie, la conscience de la vie, entre surréalisme et bouddhisme zen. Discussions à propos de Morelli, un obscur écrivain dont nous pouvons suivre les réflexions et essais, et que l’on finit par reconnaître comme l’auteur même de Marelle. Le groupe va retrouver par hasard Morelli, victime d’un accident, et finalement classer les feuillets éparts laissés dans son appartement Parisien.

Quand survient la mort de Rocamadour, le bébé d’Oliveira et de la Sibylle, Horacio se détache et retrouve l’Argentine où demeure son ami Traveler. Il voit en Talita, la campagne de Traveler, un double de la Sibylle, et se voit lui-même double de Traveler, et peu à peu, au travers d’expériences surréalistico-mystiques (comme tendre deux planches entre les deux fenêtres de leurs appartements se faisant face et demander à Talita de les traverser pour apporter du Maté), l’opération semble finir par se faire, dans un hôpital de malades mentaux, ou la vie se termine en une boucle infinie de sensations habituelles.

La structure qui semblait artificielle sert admirablement le “roman” qui est tout aussi bien un essai, ou mieux, une expérience philosophique. Cortazar arrive à plier le livre, les pages, selon l’histoire qu’il raconte. On ressent une énergie qui, à partir des mots, cherche à ensorceler les personnages, le narrateur, le livre, le lecteur et jusqu’à la réalité elle-même.